mercredi 23 mars 2016

Mercredi, c'est citation : Le liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent




Tandis que le jour naissant venait s’écraser sur les vitres embuées, le texte s’écoulait de sa bouche en un long filet de syllabes, entrecoupé çà et là de silences dans lesquels s’engouffrait le bruit du train en marche. Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette. Il s’agissait de fragments de livres sans aucun rapport les uns avec les autres. Un extrait de recette de cuisine pouvait côtoyer la page 48 du dernier Goncourt, un paragraphe de roman policier succéder à une page de livre d’histoire. Peu importait le fond pour Guylain. Seul l’acte de lire revêtait de l’importance à ses yeux. Il débitait les textes avec une même application acharnée. Et à chaque fois, la magie opérait. Les mots en quittant ses lèvres emportaient avec eux un peu de cet écœurement qui l’étouffait à l’approche de l’usine.



La Chose ce matin s’était levée du bon piston. Elle happa et engloutit sa première ration d’ouvrages sans le moindre hoquet. Les marteaux, trop heureux de croquer autre chose que du vide, s’en donnèrent à cœur joie. Même les échines les plus nobles, les reliures les plus solides se retrouvèrent broyées en quelques secondes. Par milliers, les ouvrages disparurent dans l’estomac de la Chose. La pluie brûlante que crachaient sans relâche les buses de part et d’autre du trou rabattait vers le fond de l’entonnoir les rares feuilles volages qui tentaient de s’en échapper. Plus loin, les six cents couteaux prirent le relais. Leurs lames affûtées réduisirent ce qui restait des feuilles de papier en fines lamelles. Les quatre grands malaxeurs terminèrent le travail en transformant le tout en une mélasse épaisse. Plus aucune trace ne subsista des livres qui gisaient encore quelques minutes auparavant sur le sol du hangar. Il n’y avait plus que cette charpie grise que la Chose expulsait dans son dos sous la forme de gros étrons fumants qui tombaient dans les bacs en émettant d’affreux bruits humides. Cette pâte à papier grossière servirait un jour prochain à fabriquer d’autres livres dont un certain nombre ne manqueraient pas de finir à nouveau ici, entre les mâchoires de la Zerstor 500.



Chaque bouquiniste avait aussitôt mis en alerte son propre réseau pour débusquer le Graal. Il ne se passait alors pas de week-end sans que Guylain ne se rendit sur les quais pour jouer les coursiers et ramener à Giuseppe les fruits de la récolte. [...] C’était bon de constater qu’il existait un autre monde que celui de la STERN, un monde où les livres avaient le droit de finir leur vie douillettement rangés dans les casiers verts le long des parapets en vieillissant au rythme du grand fleuve sous la protection des tours de Notre-Dame.



C’est droit comme une épée, un alexandrin, lui avait un jour expliqué Yvon, c’est né pour toucher au but, à condition de bien le servir. Ne pas le délivrer comme de la vulgaire prose. Ça se débite debout. Allonger la colonne d’air pour donner souffle aux mots. Il faut l’égrener de ses syllabes avec passion et flamboyance, le déclamer comme on fait l’amour, à grands coups d’hémistiches, au rythme de la césure. Ça vous pose son comédien, l’alexandrin. Et pas de place pour l’improvisation. On ne peut pas tricher avec un vers de douze pieds, petit.
 
 
 
 

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